IA : pourquoi et comment créer sa charte éthique – Thibault Le Masne, Global Head of Digital & Business Data auprès d’un acteur immobilier

On parle beaucoup d’IA générative, souvent sous l’angle de la performance technologique, de la course aux outils ou du risque réglementaire. Mais sur le terrain, l’arrivée de l’IA crée surtout des réactions assez polarisées. Il y a ceux qui veulent en mettre partout, tout de suite, et ceux qui freinent par peur, par défiance. Une question clé se pose alors : comment réussir à créer un cadre qui rassure, qui aligne et qui permette réellement de passer à l’échelle ?

Pour en parler, j’ai le plaisir d’échanger aujourd’hui avec Thibault Le Masne, Global Head of Digital & Business Data auprès d’un acteur immobilier. Son parti pris : avant les projets, avant les outils, commencer par une charte éthique IA.

 

Quand tu es arrivé chez ton client fin 2023, l’IA générative était déjà omniprésente dans les discours, et tu as observé très vite deux camps : ceux qui veulent en mettre partout et ceux qui ont plutôt peur. Pourquoi t’es-tu dit que la réponse ne pouvait pas être uniquement technologique ?

Quand je suis arrivé chez mon client, très vite on m’a demandé de faire une conférence sur l’IA. Et lorsque j’ai demandé sur quoi exactement, on m’a répondu : « En fait, dis-nous comment on installe ChatGPT. » J’ai donc dû creuser ce qu’il y avait dans l’entreprise, comment on percevait les choses. À travers ces échanges, j’ai retrouvé ces deux camps qui s’affrontaient : les addicts et les inquiets du sujet.

Car les IA n’impactent pas juste les processus : elles impactent aussi le travail, les compétences, et parfois elles questionnent même le sens de ce que l’on fait et la place de l’humain dans tout ça. Si nous étions partis sur une réponse uniquement technologique, nous n’aurions pas réfléchi à tous ces aspects et nous risquions de passer à côté du sujet. Il nous fallait donc un cadre capable de rassembler aussi bien les inquiets que les addicts, pour transformer toutes ces réflexions et ces obstacles en force collective.

 

Tu as fait un choix assez rare : commencer par une charte éthique IA avant même de lancer le moindre projet. Pourquoi était-ce si important pour toi de définir le terrain de jeu ?

C’est vrai. Je ne vais pas dire que ç’a été un sujet facile à vendre auprès du conseil d’administration. Je me souviens qu’en première lecture, tout le monde était enthousiaste : « Super, top, on y va, on est à fond derrière toi. » Et puis, à la pause café, ils sont venus me voir : « Bon, tu nous fais le sujet vite fait, bien fait, et on passe au concret. »

Deux éléments clés ont motivé mon choix. D’abord, une conviction profonde : mettre en place une charte éthique, c’est l’étape zéro des sujets d’IA. Cette conviction était nourrie par le contexte : on avait une chance unique de partir du bon pied, car aucun sujet d’IA n’avait encore été industrialisé. Le terrain était vierge.

Ensuite, une charte éthique se trouve à la croisée de plusieurs éléments clés de l’entreprise : les RH, le réglementaire, la compliance, mais aussi les valeurs de l’entreprise. Je l’ai donc vue comme un élément fédérateur entre mes fameux inquiets et mes addicts, plutôt que comme une perte de temps.

Il faut aussi prendre en compte l’échelle de temps : on est souvent attendu sur des livrables, des ROI. Mettre en place une charte éthique, ce n’est pas long : on l’a fait en moins de trois mois, en partie pendant la période estivale. C’est souvent le premier élément qui crée une dynamique : les gens comprennent mieux ce que l’on fait et deviennent plus moteurs quand on déploie un sujet d’IA. En parallèle, ça ne nous empêche pas de travailler sur les fondations : établir l’écosystème technologique, définir la roadmap, prioriser les sujets. C’est un temps nécessaire qui permet ensuite d’être « IA Ready » et de lancer des projets industriels en moins de trois mois, avec une adhésion proche des 85 %. Je ne dis pas que la charte éthique est LA clé, mais elle aide à y participer, surtout sur l’adoption.

 

Tu fais une distinction très nette entre charte éthique et cadre juridique ou réglementaire. Quelle est pour toi la différence fondamentale entre les deux ?

Il ne faut pas tomber dans le piège d’écrire un code juridique à la place d’une charte éthique. Ce sont deux choses différentes. Le juridique nous dit ce qui est interdit et évoque les peines encourues si on franchit la ligne : on est plutôt sur une analyse de risque que sur une analyse éthique.

L’éthique, elle, évoque ce en quoi l’entreprise croit, ce qu’elle veut encourager et surtout ce à quoi elle renonce. La charte éthique est porteuse de sens, et c’est souvent à travers cette partie « renoncement » qu’on met à l’épreuve la notion d’éthique.

Un exemple simple : si nous mettons en place un système d’intelligence artificielle souverain, on ne va pas dire si c’est bien ou mal. On va juste souligner ce que ça implique : qu’on n’ira pas sur les hyperscalers américains ou chinois, par exemple. On ne juge pas, on assume une implication.

Un dernier exemple très d’actualité : le cas Capgemini et ICE, ce fameux débat qui a enflammé les esprits. Le sujet n’était pas juridique : il s’agissait simplement de quelque chose qui allait à l’encontre de la charte éthique mise en place. On voit bien que le juridique et l’éthique sont deux éléments distincts.

 

Pour créer cette charte, tu as réuni autour de la table la compliance, les RH, les métiers et aussi un cabinet d’éthique externe. Pourquoi ce casting était-il indispensable ?

On a fait intervenir un cabinet spécialisé dans l’éthique du numérique parce que toutes les personnes réunies autour de la table sont touchées de près ou de loin par le sujet. Elles ont toutes une idée de l’éthique, ou plutôt elles la regardent selon leur prisme. Un RH va nous interroger sur l’impact sur les collaborateurs. La compliance va regarder l’image. Le juridique, les risques. Les métiers vont challenger ce que ça leur apporte ou non au quotidien. Réunir toutes ces personnes permet de regarder le sujet sous tous les angles.

Le cabinet, lui, joue un rôle d’arbitre. Il a un regard extérieur, il peut nous challenger sur nos propositions et nous pousser à la réflexion sans tomber dans un prisme trop juridique, trop RH ou trop métier.

 

Comment ça s’est passé concrètement, cette relation avec le cabinet d’éthique ? Il vous a apporté des réponses, des options, une méthode de réflexion ?

Personnellement, j’ai bu du petit lait : l’approche était géniale. En introduction, on a eu une remise en perspective de l’éthique d’un point de vue philosophique. Dit comme ça, pour ceux à qui la philosophie a donné quelques boutons à l’époque, je ne vends pas du rêve… et pourtant, ils ont été extrêmement pédagogiques. Ils ont su se mettre au niveau, expliquer simplement et prendre des exemples compréhensibles par tous. Au fil du temps, ils ont déroulé leur méthode presque sans qu’on s’en rende compte, tant on était bien guidés.

Cette méthode reposait sur trois grandes étapes. On a d’abord défini les valeurs, qui donnent les orientations générales — en s’appuyant beaucoup sur les valeurs de l’entreprise. Sur chacune de ces valeurs, on a défini des principes, qui deviennent les normes de conduite. Et enfin, sur chaque principe, on a défini des exigences, qui représentent des obligations spécifiques.

Un exemple : si on pose comme valeur le respect de l’individu, on peut avoir comme principe le libre arbitre individuel, et comme exigence l’autonomie des collaborateurs. Concrètement : le respect de l’individu passe par le respect de la vie privée, et chaque collaborateur est libre d’utiliser ou non les systèmes d’IA mis à sa disposition. Et oui, c’était bien l’une des lignes de notre charte éthique.

 

Comment êtes-vous passés de ces grands principes éthiques à une charte concrète, appropriable par un data scientist, un product owner ou un autre acteur ?

Le résultat, c’est un Word d’une quinzaine de pages contenant tout le vocabulaire et les grands points de la charte. C’est le document de référence : il pose le cadre et on s’y réfère en cas de doute.

Mais il fallait le rendre plus digeste et appréhendable par tous. Pour cela, on a travaillé un véritable plan de communication. On a mis en place un triptyque simple retraçant les éléments clés, qu’on peut distribuer à qui le souhaite. On a aussi créé une présentation plus accessible, reprenant tous les éléments de la charte de façon beaucoup plus graphique qu’un livre. On a même réalisé une vidéo collaborative — un mini-film de trois minutes prenant un angle humoristique pour montrer les dérives d’une IA très intrusive. Et enfin, on a fait beaucoup de réunions explicatives, en plénière puis de façon plus individuelle, pour les questions-réponses.

Au final, le plus dur dans la mise en place d’une charte éthique, ce n’est pas de la rédiger : c’est qu’elle devienne une vraie référence dans l’entreprise… et qu’on la fasse vivre ensuite.

 

Entre nous, est-ce qu’il y a eu des débats ou des désaccords forts pendant la rédaction de la charte ?

Te dire que l’écriture de cette charte a été un long fleuve tranquille, je n’irai pas jusque-là. Mais tant mieux : l’objectif, c’est justement que ça suscite le débat et les échanges, car c’est souvent dans la divergence qu’on avance.

Il y a eu quelques frictions, par exemple entre une approche philosophique des sujets data et une approche très compliance. Mais ces tensions portaient surtout sur le choix des mots, sur le vocabulaire et certaines formulations qui pouvaient créer des interprétations différentes. Or, quand on travaille dans la data, on a l’habitude des mots qui n’ont pas la même signification selon les métiers.

Au final, ces frictions montrent l’intérêt du sujet, et c’est plutôt sain d’en avoir : ça permet de fédérer et de structurer notre pensée. C’est une source de création collective. Et pour la petite anecdote, la compliance a même joué dans le mini-film !

 

Pour terminer, quel conseil donnerais-tu à un autre CDO qui s’apprête à lancer une démarche IA dans son organisation et qui réfléchit à une charte éthique ?

Justement : commencer par une charte éthique. C’est pour moi le premier maillon vers l’acceptation de ce qu’on veut mettre en place autour des systèmes d’IA. Et même si vous avez déjà lancé des sujets, il n’est jamais trop tard pour bien faire. C’est un sujet qui rassemble, qui aide à communiquer et à mieux comprendre vos collaborateurs, au-delà de la simple roadmap. La roadmap définit les besoins ; la charte, elle, permet de travailler sur les pensées et les craintes des collaborateurs.

Mais attention : je ne vais pas conclure en disant « on a fait une charte éthique, la case est cochée, on passe à la suite ». Non. Rédiger une charte éthique, c’est l’étape zéro, le début. Ensuite, il faut la faire vivre : elle doit être challengée, amendée, rediscutée. On dit souvent qu’il faut y revenir environ tous les ans, pour la réajuster selon les problématiques de l’entreprise et la maturité qui grandit. L’éthique, ce n’est pas une case à cocher : on doit l’entretenir. C’est profondément humain.

 

Le mot de la fin

Ce que je retiens de cet échange, c’est qu’investir du temps en amont pour poser un cadre éthique, loin de ralentir la démarche, peut au contraire faire gagner un temps précieux. C’est peut-être un peu contre-intuitif, mais passer plusieurs semaines à rédiger une charte avant de lancer le moindre projet, ce sont des mois gagnés ensuite, surtout sur l’adoption, grâce à cet alignement fort. C’est un mot-clé : la charte permet de créer de la confiance, un paramètre profondément humain et l’une des clés de voûte de toute transformation data réussie. Merci beaucoup, Thibault !

 

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